Mohammed ben Salmane à Paris : les capitaux saoudiens changent d’échelle

La visite du prince héritier saoudien à Paris révèle une nouvelle étape dans les relations entre la France et l’Arabie saoudite. Les milliards annoncés ne circulent plus dans une seule direction : entreprises françaises dans le royaume, investissements saoudiens en France, énergie, industrie, intelligence artificielle, santé, infrastructures et divertissement composent désormais une économie d’intérêts croisés. Derrière les contrats apparaît une stratégie plus large : Riyad utilise sa puissance financière pour accompagner sa transformation, tandis que Paris cherche à convertir cette puissance d’investissement en activité économique, en emplois et en influence.
À Paris, les chiffres ont accompagné la diplomatie. Mais ils racontent davantage qu’une succession de contrats.
La visite de Mohammed ben Salmane des 23 et 24 août 2026 a donné lieu à l’annonce de plus de 22 accords et protocoles d’accord, dans des secteurs comprenant notamment l’énergie, l’industrie, les services financiers, les transports et la logistique, la santé, la culture, le tourisme et l’intelligence artificielle.
Cette distinction est importante. Un chiffre global impressionne ; la nature des engagements permet de comprendre ce qui change réellement.
Et ce qui change entre Paris et Riyad est moins la quantité d’argent annoncée que la manière dont les capitaux sont désormais utilisés.
L’Arabie saoudite investit pour transformer son économie, sécuriser ses capacités industrielles et développer de nouveaux secteurs. La France cherche simultanément à vendre son savoir-faire au royaume et à attirer l’argent saoudien sur son propre territoire.
La relation économique devient ainsi bidirectionnelle.
Six milliards d’euros : Riyad investit désormais dans la transformation du territoire français
L’annonce la plus spectaculaire de la visite se situe à une trentaine de kilomètres de Paris.
La France et l’Arabie saoudite ont annoncé un projet de 6 milliards d’euros à Cergy-Pontoise, porté par Qiddiya Investment Company. Il pourrait comprendre jusqu’à trois parcs à thème et générer environ 22 000 emplois directs, selon les annonces françaises. Un univers lié à Dragon Ball Z est notamment envisagé.
Pris isolément, le projet appartient à l’industrie des loisirs.
Replacé dans la stratégie saoudienne, il prend une autre dimension.
Qiddiya est précisément l’un des instruments de la diversification économique du royaume. Le développement du divertissement, du tourisme, du sport et des industries culturelles participe à la volonté saoudienne de construire des activités moins dépendantes des hydrocarbures.
Le projet français introduit cependant une évolution supplémentaire : une partie de cette stratégie commence à être projetée à l’étranger.
Les capitaux qui doivent transformer l’économie saoudienne peuvent également financer des actifs et des activités en France.
Pour Paris, l’enjeu est évident : transformer cette capacité financière en investissement productif, infrastructures, activité locale et emplois.
Pour Riyad, investir en France permet de prendre position dans des secteurs mondiaux du divertissement et d’étendre l’écosystème économique développé autour de Vision 2030.
Le même capital remplit donc plusieurs fonctions : financière, industrielle et stratégique.
La France investit, elle aussi, massivement dans le royaume
Présenter la France uniquement comme réceptrice des capitaux saoudiens donnerait cependant une image fausse de la relation.
Lors de la table ronde d’investissement organisée à Paris, le ministre saoudien de l’Investissement, Fahad Al-Saif, a indiqué que le stock d’investissements directs français en Arabie saoudite avait atteint 63,9 milliards de riyals, soit environ 16,3 milliards d’euros en 2024.
Selon les chiffres qu’il a présentés, ce montant a plus que doublé depuis 2021 et placerait la France au quatrième rang des sources d’investissements directs étrangers dans le royaume.
Cette progression permet de mieux comprendre l’intérêt français pour Vision 2030.
Le programme saoudien ne représente pas uniquement une transformation intérieure du royaume. Il ouvre des marchés considérables aux entreprises capables de participer aux infrastructures, aux transports, à l’énergie, à l’eau, à la santé, au numérique ou aux nouvelles industries.
La table ronde de Paris a ainsi réuni responsables publics et dirigeants d’entreprises autour des partenariats industriels, du transport et de la logistique, de l’intelligence artificielle et des infrastructures numériques.
La France cherche donc deux choses simultanément : faire entrer davantage de capitaux saoudiens en France et placer davantage de compétences et d’entreprises françaises dans la transformation du royaume.
C’est ce mouvement croisé qui change l’échelle de la relation.
Aramco : 3,7 milliards de dollars et une industrie qui se numérise
Les accords conclus autour d’Aramco permettent d’aller plus loin.
Le groupe saoudien a annoncé des accords et un mémorandum avec des entreprises françaises représentant une valeur potentielle cumulée supérieure à 3,7 milliards de dollars. Ils portent notamment sur des équipements de forage, des tubes spécialisés, la sécurisation des chaînes d’approvisionnement ainsi que des coopérations technologiques.
Parmi les entreprises françaises concernées figurent SLB, Vallourec et Dassault Systèmes. Aramco Digital et Dassault Systèmes envisagent notamment une coopération autour de l’intelligence artificielle industrielle et des technologies de jumeaux numériques.
Ce détail est particulièrement révélateur.
L’économie pétrolière et l’économie numérique ne sont plus deux univers séparés.
Le royaume utilise encore les revenus et les besoins de son secteur énergétique pour développer des compétences industrielles, numériques et technologiques qui peuvent ensuite servir sa diversification.
L’après-pétrole ne commence donc pas nécessairement lorsque le pétrole disparaît.
Il peut commencer avec l’argent du pétrole.
L’électricité révèle une autre forme de coopération
Un autre accord concerne le financement des infrastructures électriques saoudiennes.
La Saudi Electricity Company et Bpifrance ont signé un accord de coopération et de financement destiné à soutenir le développement et la modernisation du réseau électrique du royaume. Il prolonge un précédent mémorandum de novembre 2025 prévoyant une facilité financière pouvant atteindre 3 milliards de dollars pour financer des achats et projets d’infrastructures électriques.
Nous ne sommes plus ici dans le simple commerce consistant à vendre un produit français à un client saoudien.
Le financement devient lui-même un outil de politique économique.
La France peut faciliter l’accès de ses entreprises aux projets saoudiens ; Riyad peut mobiliser des capacités financières et technologiques françaises pour accélérer ses infrastructures.
C’est précisément ainsi qu’une relation commerciale commence à devenir structurelle.
La santé entre dans la même logique
La diversification des accords montre également que le rapprochement économique déborde largement des secteurs traditionnellement associés à l’Arabie saoudite.
La santé figure parmi les domaines de coopération annoncés pendant la visite, aux côtés de l’intelligence artificielle et des technologies émergentes.
Cette extension est importante.
Une économie qui cherche à se transformer ne construit pas uniquement des usines ou des infrastructures. Elle doit aussi développer ses services, ses compétences, ses capacités de recherche et les systèmes nécessaires à une population en évolution.
Pour les entreprises françaises, ces besoins représentent des marchés.
Pour Riyad, ils représentent des éléments de souveraineté économique et sociale.
La relation franco-saoudienne commence ainsi à pénétrer des secteurs qui touchent directement au fonctionnement quotidien d’un pays.
AlUla : lorsque le patrimoine devient investissement de long terme
AlUla constitue encore un autre modèle.
La France et l’Arabie saoudite ont prolongé jusqu’en 2035 leur coopération sur le développement du site. L’accord couvre notamment l’archéologie, la culture, la formation, le tourisme, l’innovation, le développement durable et la préservation de la biosphère.
Cette fois, le capital n’est plus seulement financier.
Il est aussi humain, culturel et technique.
La France apporte des compétences patrimoniales, architecturales, touristiques et culturelles. L’Arabie saoudite mobilise ses investissements pour faire d’un territoire historique un élément de sa diversification.
AlUla montre ainsi que Vision 2030 ne consiste pas simplement à remplacer une source de revenus par une autre.
Le royaume cherche à construire de nouvelles activités autour de ressources qui existaient déjà — patrimoine, territoire, culture — mais qui n’occupaient pas auparavant la même place économique.
L’argent devient également un instrument d’image
Le divertissement et l’e-sport complètent cette transformation.
La visite de Mohammed ben Salmane a coïncidé avec la clôture à Paris de l’Esports World Cup, organisée pour la première fois hors d’Arabie saoudite.
L’événement ne doit pas être considéré uniquement comme une compétition sportive ou numérique.
L’investissement saoudien dans le jeu vidéo, le sport et le divertissement répond à plusieurs objectifs : développer de nouvelles industries, attirer une population jeune, créer des événements internationaux et modifier progressivement la manière dont le royaume est perçu à l’étranger.
C’est là que le capital économique produit aussi du soft power.
Les milliards ne servent plus seulement à acheter ou construire.
Ils permettent de créer des événements, de développer des marques, de pénétrer de nouveaux marchés culturels et de construire de l’influence.
Mais le pétrole reste derrière les milliards
Il serait pourtant trompeur de présenter cette diversification comme la disparition de la puissance pétrolière saoudienne.
Aramco reste au centre de plusieurs accords de la visite.
L’énergie reste une composante essentielle des relations économiques.
Et le détroit d’Ormuz rappelle que la capacité d’investissement du Golfe demeure liée à une géographie particulièrement vulnérable.
La France et l’Arabie saoudite ont profité de la visite pour appeler à une solution négociée sur l’Iran, condamner les attaques contre les navires dans le détroit et demander le rétablissement d’une navigation normale.
Le lien entre argent et géopolitique apparaît alors directement.
Une crise maritime peut perturber les exportations énergétiques.
Une perturbation énergétique peut modifier les recettes publiques.
Les recettes publiques alimentent les investissements.
Et les investissements financent la diversification.
Ormuz se trouve donc indirectement derrière une partie des projets discutés à Paris.
Plus de 22 accords, mais pas autant de contrats identiques
La quantité d’annonces impose enfin une prudence journalistique.
La déclaration commune franco-saoudienne fait état de plus de 22 accords et protocoles d’accord. Leur nombre ne doit cependant pas conduire à les considérer comme autant de contrats fermes : leur nature et leur degré d’engagement peuvent différer.
Cette différence n’est pas nécessairement contradictoire : les périmètres de comptage peuvent inclure ou non certains accords commerciaux ou institutionnels.
Mais elle oblige à ne pas additionner artificiellement tous les montants.
Un contrat ferme n’a pas la même portée qu’un mémorandum d’entente.
Une lettre d’intention n’est pas un investissement déjà réalisé.
Une facilité de financement n’est pas une dépense immédiatement engagée.
Et une annonce de projet à plusieurs milliards doit encore franchir les étapes de développement, de financement, d’autorisations et de construction.
C’est précisément parce que les montants sont importants que leur nature doit être expliquée.
Derrière les capitaux, une stratégie de puissance
La visite de Mohammed ben Salmane montre finalement que la relation économique franco-saoudienne n’est plus organisée autour d’un échange simple : pétrole contre produits et services.
Elle fonctionne désormais sur plusieurs niveaux.
Les entreprises françaises investissent dans le royaume.
Les capitaux saoudiens cherchent des projets en France.
Les institutions financières accompagnent les infrastructures.
Les groupes industriels coopèrent sur les technologies.
Le patrimoine devient un secteur économique.
Le divertissement devient une industrie mondiale.
Et l’énergie continue de financer une partie de cette transformation.
Cette circulation donne aux deux pays des intérêts communs de plus en plus nombreux, sans pour autant les rendre identiques.
La France veut des investissements, des marchés et une présence dans la transformation saoudienne.
L’Arabie saoudite veut des technologies, des compétences, des partenaires et des actifs capables d’accompagner sa diversification.
C’est à cet endroit que l’économie rejoint notre réalité politique centrale.
Paris et Riyad ne construisent plus seulement une relation diplomatique : ils organisent progressivement une interdépendance stratégique.
Mais sur impact-european.eu, cette interdépendance apparaît par son moteur le plus concret :
l’argent ne suit plus simplement la diplomatie. Il commence à la structurer.














































































































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Gabriel MIHAI
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Gabriel Mihai est journaliste et rédacteur en chef pour IMPACT EUROPEAN. Il couvre l’actualité européenne et internationale, les analyses politiques et les tribunes d’experts. Passionné par la géopolitique et le journalisme d’investigation, il coordonne les publications et veille à l’exactitude des informations publiées sur le site.
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