DAVOS 2026 : LE GROENLAND, LES DROITS DE DOUANE ET LA FRACTURE GÉOÉCONOMIQUE DE L’OCCIDENT

Open Forum: Staying Grounded in an Age of Uncertainty session with Florence Gaub; Mina Al-Oraibi, Editor-in-Chief, The National, United Arab Emirates; Oana-Silvia Toiu, Minister of Foreign Affairs of Romania; Oksana Havryliv, Global Shaper, Lviv Hub, Ukraine; Philippe Bolopion, Executive Director, Human Rights Watch, USA; Stefan Schaible, Global Managing Partner, Roland Berger, Germany; at the World Economic Forum Annual Meeting 2026 in Davos-Klosters, Switzerland, on 20/1/2026 from 12:30 to 13:45 in the Open Forum - Swiss Alpine High School – Auditorium, Open Forum. (open forum26/ risks). ©2026 World Economic Forum/Chris Heeney
Davos, miroir d’un basculement mondial
Le Forum économique mondial de Davos 2026 ne s’ouvre pas comme une simple réunion annuelle des élites économiques et politiques. Il s’impose comme le théâtre central d’une crise systémique, mêlant géopolitique de la puissance, géoéconomie coercitive et recomposition de l’ordre international.
Au cœur de cette crise : le Groenland, territoire autonome danois, devenu en quelques semaines un pivot stratégique global, et une décision assumée du président américain Donald Trump d’utiliser l’arme commerciale pour imposer une vision unilatérale de la sécurité et de la souveraineté.
Selon le Financial Times, l’Union européenne se prépare à des mesures de rétorsion commerciales pouvant atteindre 93 milliards d’euros, en réponse aux menaces américaines de surtaxes contre plusieurs pays européens – dont la France et l’Allemagne – opposés à l’annexion ou au contrôle américain du Groenland. Le quotidien britannique évoque « la crise la plus grave des relations transatlantiques depuis des décennies ».
Davos devient ainsi le lieu où s’affrontent deux conceptions du monde :
- celle d’une puissance transactionnelle, assumée par Washington,
- et celle d’un multilatéralisme sous tension, défendu par l’Union européenne.
Le Groenland : d’espace périphérique à nœud stratégique mondial
1. Une centralité géopolitique nouvelle
Longtemps considéré comme une périphérie stratégique, le Groenland concentre aujourd’hui plusieurs enjeux majeurs :
- routes maritimes arctiques,
- ressources minières et énergétiques,
- position militaire clé dans l’Atlantique Nord,
- surveillance de l’hémisphère nord.
Le président américain Donald Trump assume pleinement cette lecture géostratégique. Son secrétaire au Trésor, Scott Bessent, l’a formulé clairement à Davos :
« Le président voit le Groenland comme un actif stratégique pour les États-Unis. Nous n’allons pas sous-traiter à quelqu’un d’autre la sécurité dans notre hémisphère. »
Cette vision rompt explicitement avec le cadre du droit international et de la souveraineté territoriale.
Le refus européen : souveraineté et lignes rouges
Face à cette approche, le Danemark, soutenu par l’Union européenne, a opposé une fin de non-recevoir ferme.
Le ministre danois des Affaires étrangères, Lars Løkke Rasmussen, a martelé :
« On ne peut pas menacer pour obtenir le Groenland. Nous avons des lignes rouges qui ne peuvent être franchies. »
Il a également insisté sur le fait que la réponse devait être collective :
« C’est à l’Union européenne, et non au Danemark seul, de décider de la réponse à la menace américaine. »
Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, a confirmé cette position lors de ses échanges avec une délégation bipartite du Congrès américain à Davos :
« Il est nécessaire de respecter sans équivoque la souveraineté du Groenland et du Royaume du Danemark. »
L’arme commerciale comme instrument de coercition géopolitique
1. La menace tarifaire américaine
Donald Trump a franchi un seuil politique majeur en conditionnant explicitement les relations commerciales transatlantiques à l’acceptation de ses revendications territoriales.
Dans une interview à NBC News, il a déclaré :
« Je le ferai à 100 % »,
confirmant l’imposition de droits de douane punitifs en l’absence d’accord sur le Groenland.
Huit pays européens sont directement visés, dont :
- la France,
- l’Allemagne,
- le Royaume-Uni.
Le Premier ministre britannique Keir Starmer, lors d’un échange téléphonique avec Donald Trump, a jugé que l’imposition de droits de douane aux alliés de l’OTAN était « une erreur ». Une visioconférence a réuni Starmer, Trump, la Première ministre danoise Mette Frederiksen, Ursula von der Leyen et le secrétaire général de l’OTAN Mark Rutte, sans parvenir à désamorcer la crise.
Dans une déclaration commune, les huit pays européens concernés ont averti que ces menaces :
« compromettent les relations transatlantiques et risquent d’entraîner une spirale dangereuse ».
La réponse européenne : puissance commerciale et souveraineté économique
1. Les mesures de rétorsion de l’UE
Selon le Financial Times, l’Union européenne prépare une riposte commerciale de 93 milliards d’euros, incluant :
- des droits de douane ciblés,
- des restrictions d’accès au marché intérieur,
- l’activation potentielle de l’instrument anti-coercition (ACI).
Suspendu depuis 2023, l’ACI permet :
- de restreindre les investissements étrangers,
- de limiter les exportations de services,
- de cibler directement les grandes entreprises numériques américaines.
La France et l’Allemagne se sont déclarées « prêtes à utiliser pleinement les instruments de l’UE », y compris ce que certains responsables européens qualifient de « bazooka commercial ».
2. Les divergences intra-européennes
Si l’unité européenne est affichée, des nuances apparaissent.
Le vice-chancelier allemand Lars Klingbeil a assuré que l’Europe ne céderait pas au « chantage », tandis que le chancelier Friedrich Merz a reconnu que Paris souhaitait parfois « réagir de façon plus ferme » que Berlin.
Malgré ces différences, une réunion extraordinaire des dirigeants des 27 et une réunion des ministres des Finances du G7 sont convoquées pour coordonner la réponse.
La France : souveraineté, fermeté et refus de l’escalade
Le ministre français de l’Économie Roland Lescure, en déplacement à Berlin, a dénoncé des menaces « inadmissibles », affirmant :
« Les déclarations de Donald Trump confirment la nécessité de bâtir une Europe souveraine, qu’il s’agisse de son économie ou de son territoire. »
Il a insisté sur le refus français de toute escalade, tout en appelant à une réponse unie.
Le ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot a rappelé l’interdépendance structurelle entre les deux rives de l’Atlantique :
« Les grandes entreprises du numérique réalisent un quart de leur chiffre d’affaires et sans doute la moitié de leurs profits en Europe. »
Il a ajouté :
« Les pays de la zone euro détiennent 3 000 milliards d’euros d’actifs de plus que les Américains n’en détiennent en Europe. »
Sa conclusion est sans équivoque :
« Personne ne sort jamais gagnant d’une guerre commerciale. »
Emmanuel Macron à Davos : un discours de rupture
Le discours du président français Emmanuel Macron à Davos s’est imposé comme l’un des plus structurants politiquement.
Il a dressé un constat sévère :
« Plus de 60 guerres ont eu lieu en 2024, un record absolu. »
Il a dénoncé :
- l’affaiblissement du multilatéralisme,
- la violation des règles internationales,
- « l’annexion de nouveaux territoires ».
Il a posé un choix clair :
« Accepter passivement la loi du plus fort »,
ou défendre « un multilatéralisme efficace ».
Selon lui, l’Europe doit devenir :
« beaucoup plus forte et plus autonome ».
Il n’a pas exclu l’utilisation de l’instrument anti-coercition contre les États-Unis, qualifiant cette situation de :
« conséquence de l’imprévisibilité et d’une agression inutile ».
Sécurité, OTAN et recomposition stratégique
Face à la crise, le Danemark et le Groenland ont proposé la création d’une mission de surveillance de l’OTAN au Groenland.
Le ministre danois de la Défense Troels Lund Poulsen a indiqué que le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, avait pris note de cette proposition.
Les conseillers à la sécurité nationale des pays occidentaux, réunis à Davos, ont élargi leurs discussions initialement centrées sur l’Ukraine à la crise du Groenland.
Les risques macroéconomiques mondiaux
Le chef économiste du FMI, Pierre-Olivier Gourinchas, a averti :
« Nous vivons dans un monde où des tensions commerciales et géopolitiques peuvent surgir à tout moment. »
Selon lui, ces tensions constituent un risque baissier majeur pour la croissance mondiale, à un moment où l’économie internationale reste fragile.
Le Canada et les nouveaux formats de gouvernance
Le Canada, par la voix de proches du Premier ministre Mark Carney, a annoncé qu’il ne paierait pas pour un siège au « Conseil de paix » voulu par Donald Trump, tout en affirmant l’importance de « rester à la table » pour influencer le processus de l’intérieur.
Davos 2026, un point de non-retour
Davos 2026 marque un tournant historique.
La crise du Groenland révèle :
- l’usage assumé de la coercition économique,
- l’affaiblissement du cadre multilatéral,
- mais aussi l’émergence d’une Europe plus consciente de sa puissance.
Comme l’a résumé Emmanuel Macron :
« N’acceptons pas un ordre mondial décidé par ceux qui prétendent avoir la parole la plus forte. »
Le débat ouvert à Davos dépasse le Groenland. Il interroge la capacité des démocraties occidentales à coexister sans domination, dans un monde où l’économie est devenue une arme stratégique.





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Gabriel MIHAI
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Gabriel Mihai est journaliste et rédacteur en chef pour IMPACT EUROPEAN. Il couvre l’actualité européenne et internationale, les analyses politiques et les tribunes d’experts. Passionné par la géopolitique et le journalisme d’investigation, il coordonne les publications et veille à l’exactitude des informations publiées sur le site.
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