El ser querido : le cinéma comme machine à dévorer les êtres aimés

Raúl Arévalo, Marina Fois, Isabel Pena, Victoria Luengo, Rodrigo Sorogoyen et Javier Bardem, avant le photocall du film "El Ser Querido" (The Beloved) En Compétition Cannes, France. ©Pierre ROIGT / IMvPACT EUROPEAN
Avec El ser querido, Rodrigo Sorogoyen surprend profondément. Connu pour son cinéma de tension permanente, presque physique, le réalisateur espagnol ralentit ici son rythme pour construire une œuvre beaucoup plus mélancolique et introspective.
Et pourtant, malgré cette apparente accalmie, rarement un film du cinéaste aura semblé aussi douloureux.
Présenté en compétition officielle à Cannes, le film suit Tomás, cinéaste célèbre qui retrouve sa fille Clara après treize ans d’absence afin de tourner avec elle un nouveau film.
Ce point de départ pourrait évoquer un simple drame familial. Sorogoyen en fait au contraire une réflexion complexe sur la création artistique, la mémoire et la violence émotionnelle.
La première grande idée du film consiste à montrer que le cinéma peut devenir une forme sophistiquée de domination affective.
Tomás prétend vouloir réparer sa relation avec sa fille. Mais il ne cesse simultanément de transformer sa souffrance en matière narrative. Chaque conversation semble devenir une répétition potentielle. Chaque émotion paraît immédiatement récupérée par le regard du cinéaste.
Sorogoyen filme admirablement cette confusion entre amour sincère et exploitation émotionnelle.
Le dispositif du “film dans le film” devient alors essentiel. La frontière entre fiction et réalité se brouille progressivement jusqu’à créer un malaise presque permanent. Le plateau de tournage agit comme un espace où les blessures familiales ressurgissent sous couvert de création artistique.
Le cinéaste interroge ainsi la légitimité même du geste créateur.
Javier Bardem livre probablement ici l’une de ses performances les plus subtiles depuis longtemps. Loin du charisme dominateur qu’on lui connaît souvent, il compose un homme épuisé par son propre narcissisme.
Son regard semble constamment traversé par la conscience tardive de ce qu’il a détruit autour de lui.
Face à lui, Victoria Luengo impressionne par son économie de jeu. Clara paraît vivre dans une forme de retrait émotionnel permanent. Elle n’attend plus rien de son père, ce qui rend chaque tentative de rapprochement encore plus tragique.
Sorogoyen évite intelligemment les grands affrontements émotionnels. Les scènes les plus fortes sont souvent les plus silencieuses : un regard évité, une hésitation, un sourire interrompu.
Visuellement, le film adopte une esthétique protéiforme fascinante. Formats d’image variables, alternances noir et blanc/couleur, textures différentes : chaque choix formel semble refléter l’instabilité des souvenirs et des récits.
Le passé devient une matière mouvante.
La Galice, superbement filmée, joue également un rôle essentiel. Les paysages humides et gris semblent eux-mêmes habités par les fantômes familiaux.
Le film peut parfois sembler légèrement théorique dans sa première partie, notamment lorsqu’il insiste sur certains dialogues très écrits. Mais cette stylisation participe finalement à la personnalité même de Tomás : un homme qui met constamment en scène sa propre existence.
Avec El ser querido, Sorogoyen signe un film sur les ruines émotionnelles laissées par certains artistes derrière eux. Un film d’une grande tristesse, mais traversé malgré tout par l’idée fragile qu’il n’est jamais totalement trop tard pour regarder enfin ceux qu’on prétend aimer.





























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Gabriel MIHAI
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Gabriel Mihai est journaliste et rédacteur en chef pour IMPACT EUROPEAN. Il couvre l’actualité européenne et internationale, les analyses politiques et les tribunes d’experts. Passionné par la géopolitique et le journalisme d’investigation, il coordonne les publications et veille à l’exactitude des informations publiées sur le site.
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