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Tioman : Bunut, cinq ans pour protéger les tortues sans les garder

Créé en 2021 sur une plage isolée de Tioman, Bunut fonctionne sans subvention gouvernementale régulière. Son économie locale permet de protéger les nids avant de rendre les nouveau-nés à l’océan.

Photos 1, 2 et 3 — Tortue marine FR : Une tortue marine accueillie au sanctuaire de Bunut, sur l’île de Tioman, en Malaisie. Le site participe à la sensibilisation à la protection des tortues marines et de leur environnement. EN : A sea turtle at the Bunut turtle sanctuary on Tioman Island, Malaysia. The site raises awareness about the protection of sea turtles and their marine environment. MY : Seekor penyu laut di pusat perlindungan penyu Bunut di Pulau Tioman, Malaysia. Tempat ini membantu meningkatkan kesedaran tentang perlindungan penyu laut dan persekitaran marin mereka. ©BM / IMPACT EUROPEAN

À Tioman, ce petit sanctuaire protège les tortues depuis cinq ans sans les garder

Sur une plage isolée de la côte ouest de Tioman, en Malaisie, une initiative locale protège depuis 2021 les pontes de tortues marines. Créé par Mohd Don Mustapha avec son frère, le sanctuaire de Bunut fonctionne sans subvention gouvernementale régulière et repose sur une économie fragile associant bénévolat, soutien des habitants, écocamping et contributions des visiteurs. Cinq ans après ses débuts, sa particularité reste la même : protéger les œufs et les nouveau-nés pendant leur période la plus vulnérable, puis rendre les tortues à la mer.

Bunut n’est pas né d’un grand programme environnemental. En 2021, sur cette partie peu fréquentée de Tioman, le problème se trouvait directement sur la plage.

Des tortues venaient y pondre, mais leurs œufs pouvaient être prélevés pour être consommés ou vendus. D’autres nids étaient exposés aux prédateurs naturels, notamment les varans, les singes et les crabes.

Mohd Don Mustapha et son frère ont commencé à intervenir pour empêcher leur disparition. Le projet s’est construit progressivement autour de cette nécessité, sans devenir une grande structure institutionnelle.

Cinq ans plus tard, le sanctuaire reste intégré au Penyu Bunot Campsite, installé au bord de Bunut Beach. Les équipements sont modestes : zones de sable protégées, grillages, filets, piquets, matériel de surveillance et petits bassins utilisés temporairement lorsque les circonstances l’exigent.

Cette simplicité ne signifie pas que le travail se limite à attendre les éclosions. La surveillance commence avec la ponte.

Les traces laissées sur le sable permettent de repérer le passage d’une femelle. Les habitants des environs peuvent alors signaler la présence d’un nouveau nid. Lorsque les œufs sont considérés comme menacés, ils peuvent être transférés avec précaution dans une zone sécurisée du sanctuaire, où ils poursuivent leur incubation dans le sable.

Le projet protège principalement deux espèces présentes autour de Tioman : la tortue verte et la tortue imbriquée.

Cette dernière est particulièrement vulnérable à l’échelle mondiale. Leur protection à Bunut ne concerne donc pas seulement quelques dizaines de mètres de plage : elle s’inscrit dans la conservation de populations marines dont le cycle de vie dépasse largement les frontières de la Malaisie.

De la collecte des œufs à leur protection

L’un des changements les plus importants réalisés autour de Bunut ne se voit pas dans les installations du sanctuaire.

Il se trouve dans les comportements.

La collecte des œufs faisait historiquement partie des pratiques présentes dans certaines communautés. Mohd Don Mustapha et son frère ont donc dû protéger les nids, mais également expliquer pourquoi les laisser éclore était important.

Progressivement, des habitants sont devenus des relais du projet.

Lorsqu’une trace de ponte est repérée, l’information peut parvenir au sanctuaire. La communauté qui pouvait autrefois considérer l’œuf comme une ressource participe ainsi à sa protection.

Cette évolution donne au projet une dimension particulière : la conservation ne repose plus uniquement sur les personnes présentes au camp. Elle commence à s’étendre autour de lui.

Sur une plage isolée, ce réseau est essentiel.

Bunut est accessible à pied depuis Kampung Paya, par un sentier traversant la végétation pendant environ quinze à vingt minutes. Depuis Tekek, l’itinéraire terrestre est plus long. Il est également possible d’y arriver par bateau ou par transport local organisé.

Cet éloignement contribue à préserver le caractère sauvage du lieu, mais complique également sa surveillance.

Il faut donc quelqu’un sur place.

Et cette présence permanente a un coût.

Un sanctuaire indépendant qui doit financer sa propre présence

Le projet de Bunut ne bénéficie pas de subventions gouvernementales régulières. Son fonctionnement repose essentiellement sur les moyens générés localement.

Le Penyu Bunot Campsite joue ici un rôle central.

Les visiteurs peuvent séjourner dans cet environnement simple, consommer sur place ou soutenir directement le projet par des dons. Lors de certaines excursions organisées incluant le transport, une participation d’environ 40 ringgits malaisiens peut être associée à la visite et au déplacement.

Ces sommes permettent de répondre à des besoins très concrets : acheter ou remplacer des grillages, installer les protections autour des nids, disposer de piquets et de matériel de balisage ou entretenir les équipements utilisés pour les nouveau-nés.

Des souvenirs ou vêtements liés au projet peuvent également apporter un revenu complémentaire.

Mais l’argent finance quelque chose de plus fondamental que le matériel : la possibilité de rester sur la plage.

Si la famille devait quitter Bunut pour trouver ailleurs une activité permettant de vivre, la surveillance régulière des nids deviendrait beaucoup plus difficile.

Le camping et le sanctuaire sont donc économiquement liés. L’un contribue à rendre possible la présence humaine dont l’autre a besoin.

Des guides et opérateurs locaux participent également à cette économie en conduisant des visiteurs jusqu’au site. Le tourisme apporte alors des ressources à un projet qui ne pourrait difficilement supporter seul ses dépenses.

Cette contribution donne cependant au visiteur une responsabilité particulière : financer ou découvrir le sanctuaire ne signifie pas que la tortue doit s’adapter à sa présence.

Le visiteur doit lui aussi respecter le cycle naturel

À Bunut, observer une tortue implique des règles précises.

Les animaux ne doivent pas être touchés et, lors d’un lâcher, personne ne doit se placer entre les nouveau-nés et la mer. Les jeunes tortues doivent parcourir elles-mêmes les derniers mètres de plage avant d’entrer dans l’océan.

Cette courte traversée fait partie de leur départ vers la vie sauvage. Les tortues marines disposent notamment de capacités d’orientation liées au champ magnétique terrestre, utilisées ensuite au cours de leurs migrations.

La nuit, flashs, lampes blanches et éclairages de téléphones sont interdits à proximité des tortues afin de ne pas perturber leur orientation. Lorsqu’un éclairage est nécessaire, une lumière rouge est privilégiée.

Le calme est également demandé lorsqu’une femelle vient pondre. Les visiteurs doivent rester à distance et éviter les mouvements ou comportements susceptibles de la déranger.

La protection continue jusque dans les gestes ordinaires.

Aucun déchet ne doit rester sur la plage et les visiteurs peuvent participer au ramassage du plastique apporté par les courants. Le sanctuaire sensibilise également à l’utilisation de produits susceptibles d’affecter l’environnement marin, notamment certaines crèmes solaires, et recommande des protections adaptées aux récifs ou des vêtements anti-UV.

Ces règles ont toutes la même fonction : permettre au visiteur d’être présent sans modifier le comportement de l’animal ni son environnement.

À Bunut, voir une tortue n’accorde donc aucun droit sur elle. La priorité reste sa ponte, son éclosion et son retour à la mer.

Et ce retour ne dépend pas du calendrier touristique.

Une éclosion ne se programme pas pour les touristes

Si les tortues sont parties la veille, les bassins peuvent être vides le lendemain.

Bunut ne conserve pas des animaux afin de garantir leur présence lorsqu’un groupe de visiteurs arrive.

Après l’éclosion, les nouveau-nés ne restent que temporairement sous surveillance lorsqu’une protection supplémentaire est nécessaire. Ils sont ensuite relâchés dès que les conditions le permettent.

Le sanctuaire ne cherche pas non plus à supprimer tous les risques auxquels ils seront confrontés.

La probabilité pour une jeune tortue marine d’atteindre l’âge adulte reste extrêmement faible, couramment estimée autour d’une sur mille, même si ce taux varie selon les espèces, les populations et les conditions environnementales.

Le rôle de Bunut intervient avant cette longue confrontation avec l’océan : éviter qu’un nid soit pillé ou détruit et donner aux nouveau-nés la possibilité de rejoindre la mer.

Une fois dans l’eau, le cycle naturel reprend.

Cette limite de l’intervention humaine est essentielle au fonctionnement du sanctuaire.

Elle permet aussi de comprendre pourquoi protéger une tortue implique de regarder au-delà de la plage.

De Bunut aux herbiers et aux récifs de Tioman

Les deux espèces protégées n’occupent pas exactement la même place dans l’écosystème marin.

La tortue verte adulte se nourrit principalement d’herbiers et d’algues. En broutant les herbiers, elle participe à leur dynamique et au maintien de ces habitats sous-marins.

La tortue imbriquée consomme notamment des éponges présentes sur les récifs. Cette alimentation contribue à limiter la compétition pour l’espace entre éponges et coraux.

Leur protection participe ainsi à la préservation de relations écologiques beaucoup plus larges.

Tioman bénéficie d’un environnement marin protégé, mais ce statut ne met pas les tortues à l’abri de toutes les pressions.

Le plastique voyage avec les courants, les activités maritimes augmentent autour de certaines parties de l’île et les plages restent sensibles aux perturbations humaines.

Le changement climatique ajoute une menace moins visible.

Chez les tortues marines, la température du sable pendant l’incubation influence le sexe des nouveau-nés. Une augmentation durable des températures peut donc modifier la proportion de mâles et de femelles dans certaines populations.

Face à ces phénomènes mondiaux, Bunut dispose de moyens minuscules.

Mais cette différence d’échelle ne rend pas son travail inutile.

Le sanctuaire peut protéger un nid précis, maintenir une plage sous surveillance, réduire les perturbations autour d’une ponte et expliquer aux visiteurs pourquoi leur comportement compte.

Cette action locale existe aussi parce qu’elle s’inscrit dans un réseau plus large sur Tioman.

Une petite structure parmi plusieurs protections de l’île

Sur la côte est, le Juara Turtle Project dispose d’une organisation beaucoup plus structurée. Présent depuis plus de vingt ans, il développe des activités de conservation, de sensibilisation, de recherche et de volontariat.

À proximité de Paya, une initiative privée liée à un établissement hôtelier protège également des pontes présentes sur sa plage.

Bunut occupe une autre place.

Il est plus récent, plus petit et directement dépendant d’une famille, d’un camping et d’un réseau local. Son intérêt ne vient pas de sa capacité à reproduire un centre plus important, mais de sa présence sur cette partie de la côte ouest.

Une tortue qui choisit Bunut pour pondre ne déplacera pas son nid vers un endroit disposant d’une meilleure infrastructure.

La protection doit donc aussi exister là où l’animal vient naturellement.

Depuis 2021, Mohd Don Mustapha, son frère et ceux qui les accompagnent construisent cette présence avec les moyens disponibles.

Cinq années restent une période courte dans la conservation d’une espèce. Elles permettent néanmoins déjà d’observer une transformation importante : autour de Bunut, la protection des nids ne repose plus uniquement sur deux hommes. Des habitants signalent les pontes, des visiteurs financent une partie du matériel, des opérateurs locaux amènent des voyageurs et le camping contribue à maintenir une surveillance permanente.

Le sanctuaire reste artisanal.

Mais il n’est plus seul.

Le jour où il n’y a plus rien à montrer

La différence entre Bunut et un lieu où l’animal est conservé durablement apparaît peut-être le mieux lorsque le visiteur arrive devant un bassin vide.

Dans un aquarium, l’absence de l’animal poserait un problème : le public vient précisément pour le voir.

À Bunut, elle peut être une bonne nouvelle.

Elle signifie que les nouveau-nés ont déjà rejoint la mer.

Le sanctuaire n’existe donc pas pour accumuler des tortues, mais pour intervenir pendant une période précise de leur cycle, lorsque quelques gestes humains peuvent empêcher la disparition d’un nid ou faciliter le départ des nouveau-nés.

Depuis 2021, cette intervention repose sur une structure indépendante, une famille présente sur la plage, une communauté progressivement impliquée et des visiteurs dont l’argent contribue directement à maintenir le projet.

Puis vient nécessairement le moment où cette protection doit s’arrêter.

Le nid a éclos.

La plage est dégagée.

La mer est devant elles.

Les tortues partent.

À Bunut, la meilleure preuve que le sanctuaire a accompli son travail n’est pas une tortue dans un bassin. C’est une tortue qui n’y est plus.

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Gabriel Mihai est journaliste et rédacteur en chef pour IMPACT EUROPEAN. Il couvre l’actualité européenne et internationale, les analyses politiques et les tribunes d’experts. Passionné par la géopolitique et le journalisme d’investigation, il coordonne les publications et veille à l’exactitude des informations publiées sur le site.

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