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Rotterdam : Blijdorp, quand l’Europe réinvente le voyage au cœur du vivant

Diergaarde Blijdorp fait voyager de l'Afrique à l'Asie jusqu'aux profondeurs de l'Oceanium. À Rotterdam, animaux, plantes, patrimoine et conservation dessinent aussi l'évolution du zoo européen.

À Rotterdam, Diergaarde Blijdorp fait dialoguer animaux, végétation, architecture et habitats dans un parc zoologique où près d’un siècle d’histoire rencontre les défis contemporains de la biodiversité. Des plaines africaines à l’Oceanium, la visite raconte aussi l’évolution du regard européen porté sur le vivant.

Rotterdam est connue pour son port, son architecture audacieuse et cette capacité presque permanente à reconstruire la ville en regardant vers l’avenir. Mais à quelques kilomètres de son centre, une autre géographie s’est installée.

Elle ne se mesure pas en frontières politiques.

Elle se dessine entre des arbres, des plans d’eau, des bâtiments historiques et des espaces où évoluent zèbres, girafes, rhinocéros, éléphants, gorilles et oiseaux. Puis elle plonge sous la surface, dans la lumière bleutée de l’Oceanium.

Diergaarde Blijdorp, le zoo de Rotterdam, propose ainsi une étrange traversée du monde : l’Afrique peut succéder à l’Asie avant que le visiteur ne retrouve les écosystèmes de la mer du Nord.

Le voyage est évidemment construit. Mais ce qui lui donne aujourd’hui son intérêt dépasse la simple succession d’espèces.

À Blijdorp, l’animal est progressivement replacé dans un ensemble plus vaste : la plante, l’habitat, le paysage et finalement l’écosystème.

Cette relation constitue l’un des fils conducteurs d’un établissement qui doit aujourd’hui concilier plusieurs fonctions : accueillir le public, préserver un patrimoine architectural remarquable, améliorer les conditions de vie des animaux, participer à la conservation d’espèces menacées et sensibiliser à la disparition des habitats naturels.

Cet été, cette ambition sérieuse prend pourtant les apparences beaucoup plus légères des vacances.

Un été sous les arbres de Rotterdam

Du 18 juillet au 30 août, Blijdorp présente une journée dans le parc comme une manière de partir en vacances sans véritablement quitter Rotterdam.

La proposition fonctionne d’abord par la rencontre.

Parmi les nouveaux visages mis en avant figurent Tumo, le jeune zèbre, le bongo Yuki, les mangoustes pygmées ainsi qu’un nouveau groupe de gorilles composé du dos argenté Shomari et de trois femelles. Des activités et des terrasses estivales accompagnent cette programmation. Le parc met également en avant la fraîcheur offerte par l’Oceanium et par ses nombreux arbres.

Cette végétation n’est pas anecdotique.

Dans une grande ville européenne confrontée, comme beaucoup d’autres, aux périodes de fortes chaleurs, l’arbre appartient autant au confort du visiteur qu’au paysage du parc.

Il transforme aussi la perception de l’animal.

Une girafe observée devant un mur ne raconte pas la même histoire qu’une girafe dont la silhouette apparaît au milieu d’un paysage végétalisé. Un zèbre n’est plus seulement une succession spectaculaire de rayures lorsqu’on élargit le cadre et que le regard commence à enregistrer le sol, l’espace, les arbres et les autres espèces présentes autour de lui.

C’est là que la visite change progressivement de nature.

Le visiteur vient pour l’animal.

Le paysage lui apprend à regarder ce qui l’entoure.

L’espace, première matière du zoo

Blijdorp ne se découvre pas uniquement en s’arrêtant devant les animaux. Il faut marcher, traverser, contourner, entrer dans des bâtiments et passer d’un environnement à un autre.

Pour ceux qui souhaitent parcourir autrement cet ensemble, le Blijdorp Express offre un moyen de déplacement gratuit dans le zoo.

Le train appartient à la partie pratique et ludique de la visite, mais il dit aussi quelque chose de la dimension du lieu : découvrir Blijdorp suppose de circuler entre plusieurs territoires.

Et ces espaces racontent une histoire.

Bien avant les préoccupations contemporaines sur la biodiversité, Rotterdam possédait déjà une longue tradition zoologique. Le zoo trouve ses origines au XIXe siècle, tandis que l’actuel Blijdorp est intimement associé à l’architecte néerlandais Sybold van Ravesteyn.

À partir de 1938, celui-ci conçoit le nouveau zoo comme un ensemble où bâtiments, espaces extérieurs et plantations doivent dialoguer. Blijdorp conserve aujourd’hui 21 monuments nationaux, héritage exceptionnel pour un établissement zoologique.

Le patrimoine n’est donc pas situé à côté du zoo.

Il se trouve à l’intérieur de son fonctionnement quotidien.

Les visiteurs traversent un espace construit pour une autre époque tandis que le parc doit répondre à des connaissances et à des exigences contemporaines concernant les animaux.

C’est toute la difficulté de l’évolution de Blijdorp : conserver l’architecture sans conserver nécessairement les conceptions zoologiques qui accompagnaient sa naissance.

Le parc prévoit ainsi de restaurer ses 21 monuments dans le cadre de sa transformation à long terme.

L’histoire reste visible, mais l’usage de l’espace évolue.

Quand la plante rejoint l’animal

Cette évolution devient particulièrement perceptible lorsque l’on cesse quelques instants de chercher les grandes espèces.

Les plantes sont partout.

Elles dessinent les perspectives, bordent les chemins, donnent de l’ombre, accompagnent l’eau et participent à la séparation ou à la continuité entre les différents environnements.

Le végétal possède pourtant un handicap dans un zoo : il est facilement considéré comme un décor.

Le lion, l’éléphant ou le gorille provoquent immédiatement l’arrêt du visiteur. Un arbre beaucoup moins.

Mais écologiquement, cette hiérarchie du regard n’a aucun sens.

Un habitat ne peut pas être compris uniquement par son animal emblématique. Sol, eau, végétation, climat et autres organismes constituent un système de relations.

Blijdorp développe aujourd’hui cette approche jusque dans Nature Nearby, l’un de ses territoires d’action, consacré notamment à la biodiversité proche et à la relation entre nature et environnement urbain.

L’idée prend une résonance particulière à Rotterdam.

Pour parler de biodiversité, il n’est pas toujours nécessaire de transporter mentalement le visiteur vers une forêt tropicale située à des milliers de kilomètres. La nature existe aussi dans les villes européennes.

C’est un changement d’échelle particulièrement intéressant : après avoir attiré le regard avec des espèces extraordinaires, le zoo peut le ramener vers ce qui vit presque devant notre porte.

Une Afrique construite à Rotterdam

Puis le voyage reprend.

Les silhouettes des girafes, des zèbres et des rhinocéros installent immédiatement un imaginaire africain.

Dans ses African Plains, Blijdorp rassemble plusieurs espèces emblématiques des grands paysages ouverts. Mais l’intérêt contemporain d’un tel espace n’est plus seulement de montrer côte à côte différents animaux originaires d’un même continent.

Le milieu devient lui-même une information.

L’animal possède une origine géographique, un régime alimentaire, un comportement et des relations avec d’autres formes du vivant. Il dépend surtout d’un territoire qui, dans la nature, peut être fragmenté, exploité ou transformé.

Le passage vers l’African Jungle modifie encore le paysage. Les forêts d’Afrique occidentale et centrale remplacent mentalement les espaces ouverts. Bongos, okapis ou hippopotames pygmées permettent d’aborder des milieux soumis notamment à la déforestation et à différentes pressions humaines.

Le bongo Yuki, présenté parmi les animaux à découvrir cet été, peut alors être regardé de deux façons.

Il est d’abord un individu que le public vient rencontrer.

Mais il devient également la porte d’entrée vers une espèce, puis vers son environnement naturel.

Cette succession est fondamentale.

Individu → espèce → habitat → écosystème.

Le zoo commence par ce que le visiteur peut voir. Le reportage peut ensuite aller vers ce qui reste invisible derrière l’animal.

L’Asie, entre proximité et disparition des habitats

Un autre déplacement suffit pour changer à nouveau de géographie.

Dans les Asian Corridors, Blijdorp associe notamment sa présence animale à une réflexion sur les corridors naturels et la fragmentation des habitats.

Les éléphants d’Asie en sont une illustration particulièrement forte.

Leur taille pourrait donner l’impression d’une puissance presque invulnérable. Pourtant, leur avenir dépend précisément de la possibilité de disposer d’espaces suffisamment vastes et connectés. Lorsque les territoires naturels sont découpés par les activités humaines, routes ou infrastructures, les populations animales se retrouvent isolées et les conflits avec les communautés humaines peuvent augmenter.

Le paradoxe est saisissant.

L’un des plus grands animaux terrestres peut devenir vulnérable parce que son espace se réduit.

Ainsi, encore une fois, l’habitat reprend le premier rôle.

Plus loin, les environnements associés aux Himalayan Peaks introduisent une autre altitude, un autre climat et d’autres espèces, dont le panda roux. Le voyage zoologique devient presque géographique : chaque changement de milieu oblige le visiteur à modifier son regard.

Et ce voyage ne se limite pas aux continents.

Il finit par quitter la terre ferme.

Oceanium : changer de monde sans quitter Rotterdam

L’entrée dans l’Oceanium constitue l’une des ruptures les plus spectaculaires de la visite.

À l’extérieur, la lumière naturelle, les arbres et les grands espaces dominent.

À l’intérieur, l’environnement se transforme.

La lumière se fait plus basse. L’eau devient la matière principale du paysage. Les mouvements sont différents. Les animaux ne traversent plus seulement le champ de vision horizontalement : ils peuvent apparaître au-dessus du visiteur.

Le tunnel aquatique renverse ainsi temporairement les positions.

L’être humain se retrouve entouré par un monde qu’il observe habituellement depuis la surface.

Requins, poissons et tortues deviennent les habitants d’un espace que le visiteur traverse pendant quelques minutes.

Mais l’Oceanium possède un intérêt qui dépasse son pouvoir spectaculaire.

Le parcours est aussi relié à la mer du Nord, environnement directement européen et particulièrement important pour les Pays-Bas. Blijdorp consacre d’ailleurs l’une de ses zones d’impact à une Sustainable North Sea, afin de relier la découverte des espèces marines aux enjeux de préservation de cet environnement.

Le déplacement géographique du visiteur produit alors un retournement intéressant.

Après l’Afrique et l’Asie, après les paysages lointains et les espèces exotiques, le récit revient vers l’Europe.

La biodiversité menacée n’est pas seulement ailleurs.

Elle est également dans nos mers.

Du zoo aux territoires du vivant

C’est probablement dans ses Impact Areas que la stratégie actuelle de Blijdorp apparaît le plus clairement.

African Plains, African Jungle, Asian Corridors, Sustainable North Sea, Caribbean Coast, Himalayan Peaks, Nature Nearby et Last Resort forment huit territoires à travers lesquels le parc souhaite concentrer ses actions et relier les espèces présentées aux écosystèmes dont elles dépendent.

Cette organisation produit une évolution importante.

Le zoo traditionnel était facilement compris comme un endroit où l’on rassemblait des animaux.

Le modèle que Blijdorp cherche aujourd’hui à développer pose une question supplémentaire :

que devient l’habitat naturel lorsque l’animal présenté au public est menacé ?

Cette interrogation conduit nécessairement hors de Rotterdam.

La survie d’une espèce ne peut pas être garantie uniquement par une population vivant dans un établissement zoologique. Elle dépend également de la conservation des milieux naturels, des corridors écologiques et des populations sauvages.

C’est là que la notion de zoo rencontre celle de conservation.

Et c’est également là que les plantes reprennent toute leur importance.

Dans son programme Last Resort, Blijdorp travaille autour d’espèces dont les populations sauvages sont extrêmement réduites. Parmi les espèces concernées figurent non seulement des animaux, mais également le nénuphar d’eau chaude du Rwanda.

Ce détail change presque toute la lecture du parcours.

Après avoir traversé un zoo où l’attention semble naturellement dominée par les grands mammifères, le visiteur découvre qu’une plante peut nécessiter elle aussi une stratégie de sauvegarde.

La biodiversité ne possède pas de vedette unique.

Un laboratoire européen des transformations du zoo

Blijdorp ne représente évidemment pas à lui seul l’avenir des zoos européens.

Mais son histoire rend sa transformation particulièrement intéressante.

L’établissement porte encore physiquement les traces du zoo conçu au XXe siècle : architecture monumentale, bâtiments historiques et organisation héritée de différentes conceptions successives de la présentation animale.

Dans le même temps, il développe une stratégie qui veut relier davantage le zoo à la restauration de la nature.

Son Master Plan 2050 fixe plusieurs ambitions : prévenir de nouvelles pertes de biodiversité, contribuer à restaurer des populations menacées, protéger les environnements marins et renforcer les espaces naturels ainsi que leurs connexions.

Cette transformation pose une question qui dépasse Rotterdam.

Quelle doit être la fonction d’un zoo européen au XXIe siècle ?

Divertir ?

Éduquer ?

Conserver ?

Faire de la recherche ?

Participer directement à la restauration d’écosystèmes ?

La réponse n’est probablement pas unique.

Blijdorp semble précisément chercher à réunir plusieurs de ces fonctions.

Le visiteur doit pouvoir venir avec ses enfants, prendre le Blijdorp Express, déjeuner sur une terrasse, photographier un zèbre et profiter d’une journée d’été.

Mais cette expérience peut aussi devenir une porte d’entrée vers autre chose.

L’émerveillement comme première étape

Tout commence finalement par une émotion extrêmement simple.

Voir.

Voir la hauteur d’une girafe.

Les rayures d’un zèbre.

La masse d’un rhinocéros.

Le déplacement d’un éléphant.

Les interactions d’un groupe de gorilles.

La trajectoire silencieuse d’un requin au-dessus d’un tunnel.

Ce sont ces instants qui attirent le public depuis des générations.

Mais le défi contemporain consiste peut-être à ne plus s’arrêter là.

Lorsque le regard s’élargit, derrière chaque animal apparaît un espace. Derrière cet espace, des plantes. Derrière les plantes, un climat, de l’eau, un sol et d’autres espèces.

Puis apparaît l’écosystème.

Et derrière l’écosystème, parfois, une menace.

C’est précisément à cet endroit que la visite peut devenir compréhension.

Rotterdam offre alors une expérience paradoxale : faire voyager très loin pour finalement ramener le visiteur vers une question qui concerne directement l’Europe.

Quelle place voulons-nous encore laisser au vivant ?

Dans les forêts, dans les mers, mais aussi dans nos villes.

À Blijdorp, la réponse commence modestement : en réunissant animaux et plantes dans des espaces qui cherchent à raconter leurs habitats.

Puis le regard fait le reste.

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Gabriel Mihai est journaliste et rédacteur en chef pour IMPACT EUROPEAN. Il couvre l’actualité européenne et internationale, les analyses politiques et les tribunes d’experts. Passionné par la géopolitique et le journalisme d’investigation, il coordonne les publications et veille à l’exactitude des informations publiées sur le site.

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